À la cinquantaine, on vit “un tournant sur plusieurs années“ *

Par Pascale Senk – Le 17 janvier 2014

INTERVIEW – Anasthasia Blanché est psychanalyste et psychosociologue. Elle anime des séminaires sur les récits de vie et la retraite à l’Institut international de sociologie clinique.

Le Figaro. – Jusque-là, les psychologues évoquaient plutôt une crise du milieu de vie vers l’âge de 40 ans. Celle-ci arriverait-elle désormais plus tard?

Anasthasia Blanché. - Certainement, et il y a plusieurs raisons à cela: l’allongement de la durée de vie qui, avec son espérance, amène aussi son lot de questions angoissantes – «Comment, et où vais-je vivre en vieillissant?» – et, déterminant aussi, le contexte: les cinquantenaires sont extrêmement malmenés en France. Leur taux d’emploi est le plus bas d’Europe! Des menaces planent sur ceux qui sont en poste, on leur dit qu’ils ne peuvent plus être formés, qu’ils coûtent trop cher, etc. Ils vivent donc un immense paradoxe, se sentant au top de leurs compétences, de leurs capacités à transmettre, à prendre du recul… Tout en constatant que dans l’entreprise leur avenir est compromis. Mais plutôt que d’employer le terme de «crise» qui évoque l’acmé de certaines situations, ce moment où tout peut basculer soudainement en bien ou en mal, je préfère employer le terme de «transition».

Pourquoi?

C’est un processus qui dure plus longtemps qu’une simple crise. Ce tournant de vie des 50-60 ans se déploie sur plusieurs années et en un certain nombre d’étapes. Il commence par un trouble, un sentiment de malaise et une grande envie «d’autre chose». En ce sens, cette transition a tout d’une «seconde adolescence». Mais souvent, elle a eu un élément déclencheur: ce peut être la maladie, la mort d’un parent, le départ des enfants qui signe l’ennui dans le couple…

Les bouleversements n’affectent donc pas seulement la vie professionnelle?

C’est un moment où travail et famille entrent en forte résonance. De nombreux piliers de l’existence tendent alors à tanguer… Généralement, dans une première partie de vie, ces quinquas ont accompli les devoirs qui leur revenaient, construit une famille et/ou une carrière selon les attentes sociales courantes. Et peu à peu, en même temps qu’ils commencent à comprendre que «ça, c’est fait», monte en eux un besoin intérieur très profond qui, le plus souvent, a été refoulé.

Une sorte de syndrome «j’aurais voulu être un artiste»?

Oui, entre autres. Plus généralement, il s’agit d’un mouvement intérieur qui chuchote à l’oreille de la personne «Et toi, qu’es-tu devenu par rapport à l’adolescent que tu étais? À quoi as-tu renoncé?»… Ce vacillement intérieur est d’autant plus fort qu’il vient rencontrer toutes sortes de changements à l’extérieur, dans le cercle familial ou l’entreprise.

Comment traverser cette douce révolution?

L’obligation de changer se montre parfois impérieuse, mettant la personne sous pression. Si cela génère trop d’inconfort, mieux vaut alors se faire accompagner par un psychothérapeute, un coach ou un groupe de parole. Il est important aussi de négocier avec ce processus grâce à la «technique des petits pas», sans céder aux sirènes du «Tout tout de suite». Et il faut tisser patiemment des fils entre ce qu’on était, ce qu’on a accompli et ce qu’on désire devenir. La transformation se produira lentement. Si l’on ne peut plus fonctionner de la même façon, on ne deviendra pas néanmoins complètement quelqu’un d’autre. Il faut aller puiser ce que l’on a au fond de soi, en l’adaptant à ce qu’est la société aujourd’hui.

Source

* http://sante.lefigaro.fr/actualite/2014/01/17/21870-cinquantaine-on-vit-tournant-sur-plusieurs-annees

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