L’art de vieillir sans se déraciner *

Le milieu de la santé appelle à de nouveaux modèles pour remettre la vie au centre des soins aux aînés

Par Louise-Maude Rioux Soucy ** – Le 12 mars 2012 

La Finlande a Seniorpolis, le Danemark ses pavillons modulables, le Royaume-Uni de petites unités évolutives. Rien de tel au Québec — à quelques exceptions près —, où la perte d’autonomie liée à l’âge se conjugue encore avec hébergement de masse, au privé comme au public. La formule est à des lieux de l’esprit communautaire qui caractérise les modèles auxquels rêve ces jours-ci le milieu québécois, un moule brisé par un projet pilote d’inspiration scandinave en voie de devenir un projet phare.

Il faut dire que le milieu est mûr pour un profond virage. Jamais n’a-t-on entendu autant de voix réclamer des moyens pour vieillir autrement. Même le gouvernement Charest s’est mis au diapason en faisant du maintien à domicile la priorité de son plan de services aux aînés. De grandes ambitions, pour lesquelles il hésite encore à mettre les moyens nécessaires. Sa tiédeur est d’autant plus frustrante, notent plusieurs, qu’il n’y a rien dans ce plan pour révolutionner la notion d’hébergement.

Or, quand la santé décline au point où les soins monopolisent une part importante du quotidien, les options restent limitées au Québec, faute de soins à domicile dignes de ce nom. Si la perte d’autonomie est légère ou moyenne, ce sera la résidence privée ou la ressource intermédiaire (RI).

Si elle s’avère plus importante, ce sera le centre hospitalier de soins de longue durée (CHSLD). Mais ces formules sont pensées en fonction du plus grand nombre et sont donc très rigides. Il est temps que ça change, estime l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), qui a réclamé cette semaine de «nouveaux modèles évolutifs et adaptables».

Quatre maisons

C’est un pari semblable qu’a fait le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de Montmagny-L’Islet. En 2007, le CSSS a sciemment mis une croix sur les centres d’hébergement institutionnels pour miser sur de petits pavillons enracinés au coeur des communautés. D’inspiration scandinave, la formule a permis l’érection de quatre maisons en 2008, deux à Saint-Eugène et deux à Sainte-Perpétue. Chacune est divisée en deux unités indépendantes de huit chambres, accueillant des clientèles bien définies.

La transition n’a pas été facile, convient le directeur général du CSSS, Daniel Paré. Pour les résidents, habitués à un encadrement serré sur des étages bruissant de va-et-vient, mais surtout pour les employés.

«Ce sont les mêmes employés qui y travaillent, mais il a fallu réorganiser toutes les tâches. On a fait éclater les champs de travail traditionnels. Avant, on avait un cuisinier, quelqu’un affecté au ménage, un autre aux soins. Maintenant, on a des postes hybrides.»

Au premier coup d’oeil, on pourrait croire à des maisons ordinaires avec leur jardin et leur intérieur semblable à ceux d’une grande résidence familiale. Pourtant, on y trouve tout ce qui est nécessaire à un CHSLD. Du personnel 24 heures sur 24, des appareils adaptés, des normes strictes. Tout, sauf le côté impersonnel, raconte M. Paré.

«Pour la première fois, les familles peuvent s’investir dans la vie quotidienne. Elles peuvent faire la cuisine, jardiner. On a aussi un groupe de jeunes qui vient nous aider pour le jardin. C’est un beau projet intergénérationnel.»

Vieillir sur place

Le changement a permis de mettre un terme aux rotations de personnel — qui sont généralement la règle en CHSLD — de manière à assurer une meilleure continuité des services. Dans le même esprit, ces services, auparavant axés sur les soins, ont été revus de manière à faire de ces maisons de vrais milieux de vie, explique Daniel Paré. «On y donne encore des soins. Il y a bien sûr des infirmières, mais le coeur des pavillons, la pierre angulaire, ce sont les préposés, qui donnent les services quotidiens.»

Le fait que ces équipes aient à travailler avec un petit nombre de résidents a également fait en sorte que ces derniers ont vu leur horaire s’assouplir. Il ne leur est plus nécessaire de respecter des heures strictes de lever, de bain, de repas ou de coucher comme avant. Cela a enfin permis au CSSS de mettre un terme à la contention, encore utilisée dans nombre de CHSLD.

La formule n’est pas sans rappeler celle adoptée par le Danemark au début des années 1990. Le pays avait alors choisi d’axer ses services aux aînés sur un seul impératif, celui de vieillir «sur place». Le soutien à domicile a alors été remarquablement bonifié, jusqu’à devenir la règle. Pour la minorité restante, on a développé des habitations collectives formées de petits îlots adaptés à des clientèles définies. Plutôt que de transférer la personne d’une ressource à l’autre au fil de sa perte d’autonomie, comme on le fait ici, on la transfère dans un module adjacent adapté à sa nouvelle condition. Le tout sans changer ses habitudes, puisque c’est le même personnel qui continue à prendre soin d’elle.

Catherine Geoffroy, présidente de l’Association québécoise de gérontologie (AQG), voit d’un très bon oeil ce genre d’habitations modulables. Surtout depuis qu’elle a eu l’occasion d’aller à Copenhague, où elle a visité quelques-uns des îlots qui font la réputation du Danemark. «Ce qui m’a frappée, c’est à quel point les intervenants étaient outillés pour faire leur travail.» Intervenir auprès de 100 personnes sur un même lieu est très différent que d’avoir à en visiter 100 réparties sur 10 sites distincts. Il faut gagner du temps, ce que font les Danois en recourant à des outils technologiques. Une condition sine qua non si on veut explorer des avenues semblables au Québec, croit Mme Geoffroy.

Tout à fait d’accord, tranche l’AQESSS, pour laquelle la technologie est un outil incontournable pour développer des modèles alternatifs. Sans perdre de vue l’objectif premier d’un pareil virage, celui de se rapprocher des communautés et donc d’éviter les solutions uniques à tout crin.

Daniel Paré abonde dans ce sens. Les petites maisons ne suffiront pas à répondre à tous les besoins de sa région, encore moins à ceux du Québec. Le CSSS travaille donc à développer d’autres modèles. «Nous devons remplacer un CHSLD de 80 places. On travaille sur un nouveau modèle hybride, plus grand, plus efficient, mais avec tous les avantages des petites maisons, leur proximité, leur esprit communautaire.»

Sources

* http://www.ledevoir.com/societe/sante/318608/l-art-de-vieillir-sans-se-deraciner

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/louise-maude-rioux-soucy/

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