Le bien-être social des personnes âgées dans la communauté du Québec

Introduction

En moins de quinze ans, notre société aura effectué des progrès successifs et considérables au plan de la sécurité de la vieillesse.  Les législations ont reconnu des prestations en argent aux personnes âgées dans le besoin, d’abord à 70 ans, plus tard à 65 ans et même à 60 ans dans le cas des filles et des veuves.  Dès 1952, les prestations de sécurité de la vieillesse devenaient universelles, c’est-à-dire payables à tous les citoyens âgés de 70 ans.  Ces dernières années, une aide supplémentaire a également été accordée aux bénéficiaires dont les moyens de subsistance s’avéraient encore insuffisants.  Le régime public de rentes constitue la pierre angulaire du système de sécurité de la vieillesse québécoise.

Les prestations en argent actuellement disponible ne constituent cependant pas une réponse à tous les problèmes des personnes âgées dont on prend maintenant conscience.  Ces problèmes ont pour origine les profonds bouleversements survenus dans notre société.  Les soins requis par les personnes âgées sont conditionnés par les changements dans la structure sociale et familiale autant que par l’organisation des ressources capables de procurer des soins.  Plus profondément encore, le problème aigu des personnes âgées est ressenti par ces dernières au niveau même de leur existence propre, de leur psychologie et de leurs comportements sociaux.  Les entourages et les communautés en sont de plus en plus conscients.

I. Le problème

Afin de saisir le problème des personnes âgées du Québec dans toute son ampleur, il y a lieu de le replacer dans son contexte tant historique que sociologique.

Jadis tout comme aujourd’hui, mais dans une mesure de moins en moins grande, les vieux parents faisaient partie intégrante de la cellule familiale.  Dans la plupart des cas, les gens âgés restaient attachés à la famille-souche jusqu’au terme de leur vie.  Les liens familiaux demeuraient forts et les personnes âgées conservaient un sens profond de leur utilité.  La maison familiale traditionnelle était suffisamment grande pour abriter les vieux parents.  Les gens âgés étaient bien adaptés à ce mode de vie.  Il arrivait qu’un petit nombre d’entre eux nécessitaient des soins d’une gravité ou d’une intensité telle que leur retrait de la maison était rendu nécessaire.

Les hôpitaux ont été dans notre province les premières institutions qui, à défauts d’autres ressources, accueillaient les personnes âgées dans le besoin.  C’est l’hôpital général qui prodiguait généreusement aux vieux isolés, indigents ou sans logis adéquat, comme aux autres catégories de personnes dans le besoin, les soins jugés nécessaires.

Plus tard est apparue une forme d’institution quelque peu différente vouée spécialement à l’entretien des vieilles gens et administrée le plus souvent par une communauté religieuse.  L’hospice a accepté les vieilles personnes qui requéraient des soins qu’à elle seule la famille ne pouvait leur procurer et également des personnes âgées sans famille.  Par rapport aux premières, ils ont dû maintenir des ressources quasi-hospitalières.  L’hospice pour vieillards est d’ailleurs toujours présent à la réalité de notre temps.  Les hospices ont rendu et rendent encore à peu près les mêmes services.

Il convient d’ajouter que parallèlement aux hospices, des foyers de villages et de quartier se sont développés.  Il s’agit de foyers de retraite destinés principalement à l’hébergement des vieillards valides d’un même village ou quartier.  Ces établissements existent à titre d’entreprise familiale et se répandent dans plusieurs régions de la province.  Les services qu’ils rendent sont à la mesure des ressources humaines d’une famille.  Par définition ils sont de faible capacité, soit 20 au grand maximum.

Les conditions de vie qui prévalent aujourd’hui semblent favoriser une certaine rupture entre la famille conjugale et ses parents âgés et un bouleversement des rôles traditionnels.  Les gens âgés ont vu leurs enfants les quitter pour s’établir eux-mêmes dans des logements distincts.  Dans les villes, les plus fortunés se sont retrouvés seuls avec leurs souvenirs dans de grands logements déserts en proie à l’insécurité de leur âge.  Dans les campagnes, ils ont acheté ou loué une maison au village.  Les moins fortunés se retrouvent dans les vieux quartiers où les maisons de pension abondent – bonnes, passables et aussi de véritables taudis – dans la solitude d’une chambre avec les mêmes sentiments d’insécurité et d’autres encore.

Par ailleurs, les rôles traditionnels qu’assumaient les vieux parents au sein de la famille et de la société se sont modifiés eux aussi et donnent aux gens âgés, à des degrés divers, des sentiments d’inutilité, de dépendance, de découragement, d’appréhension, d’insécurité et d’isolement.  Les gens âgés étaient anciennement les dépositaires de connaissances et de l’expérience de vie de la communauté.  La diffusion massive des techniques scientifiques et des connaissances, les changements sociaux survenus ces dernières décades les coupent et à certains égards, les isolent des réalités présentes.  Et pourtant les personnes âgées ont besoin d’être en contact fréquent avec les familles qui leur sont chères.

Les progrès constants de la médecine et de l’hygiène publique ont favorisé l’allongement de la durée moyenne de l’existence humaine et le Québec n’a sans doute pas atteint le plafond de la longévité, même si l’accroissement absolu et proportionnel des gens âgés s’accentue de plus en plus par rapport à la population totale.  L’âge avancé reste associé à une diminution graduelle de la vitalité et requiert des soins médicaux ou autres de plus en plus intenses.

L’évolution des conditions économiques du Québec a provoqué elle aussi des modifications progressives au niveau de la structure de l’emploi et spécialement en ce qui concerne la participation des gens âgés au travail rémunéré et productif.  Les personnes âgées doivent par ailleurs faire face à des coûts de vie élevés à même des revenus généralement faibles.  Il importe que les gens âgés, la famille, la communauté et le gouvernement prennent non seulement conscience des tendances, des changements sociaux, mais envisagent conjointement les répercussions profondes de ces changements sur la sécurité sociale des personnes âgées.

II. Modes d’adaptation sociale

Par contraste avec l’utilité que les personnes âgées savaient autrefois être la leur, les forces inhérentes à la société industrielle ont  voulu les convaincre qu’elles avaient fait souvent, à un âge hâtif, leur contribution à la société.  L’âge de la retraite tend à s’abaisser.  Le travailleur manuel a de la difficulté à se trouver un emploi s’il perd le sien après l’âge de 45 ans.  Voilà des tendances par rapport auxquelles les personnes âgées, les familles et les communautés doivent développer des modes d’adaptation qui mettent à profit les ressources incontestables que constituent les personnes âgées sur le marché du travail et pour la production bénévole de biens et de services.  Sur le plan professionnel, l’attention a déjà été attirée sur la nécessité de préparer une “seconde carrière“.  Sur le plan social, le bénévolat offre des tâches innombrables.  Sur le plan des relations avec les jeunes familles, l’apport des parents âgés reste souvent nécessaire et enrichissant tant pour la personne âgée que pour tous les membres de la famille.

L’isolement des personnes âgées qu’il soit le résultat des changements survenus au sein de leur famille ou simplement celui de la perte graduelle de leurs amis, rend nécessaire l’initiative des jeunes familles et des communautés, pour conserver l’intérêt des gens plus âgés dans le présent et même dans l’avenir.  Voilà un champ d’action fécond tant pour la piété filiale que pour le sens communautaire et qui donne lieu à toutes sortes de réalisations au plan des loisirs et des activités sociales les plus diverses.

L’incertitude associée au lendemain, celle qui tient surtout aux conditions de santé susceptibles de défaillir, alimente des sentiments d’insécurité qui, s’ils ne peuvent être éliminés, peuvent dans une grande mesure être atténués.  Ne pas vivre complètement seul dans son logement ou à défaut posséder un moyen de communiquer avec les gens d’à côté par téléphone, ou encore presser un bouton d’urgence en cas d’alerte apparaissent aux personnes âgées comme autant de moyens de se sentir plus en sécurité.

Beaucoup de personnes âgées, surtout les plus fortunés et les bien logées, aspirent à continuer d vivre au milieu des choses et de l’entourage qui leur aura été familier depuis longtemps et à mener une vie relativement indépendante même dans l’isolement  et une certaine insécurité.  Leur logement demeure cependant plus ou  moins inadapté à la condition de leur âge et rend nécessaire pour son entretien une assistance périodique.  Il est même possible à ces personnes dans le cas de certaines maladies, de demeurer chez elle pourvu qu’elles puissent bénéficier de services médicaux appropriés et de services d’infirmières dites visiteuses ou en résidence.  Sans l’assurance de tels services, la situation d ces personnes âgées peut devenir difficile et intenable.

Le regroupement d’un certain nombre de personnes âgées dans des unités d’habitation et de soins, apparaît cependant, comme l’ultime moyen de sécurité.  Il nous donne l’occasion de concevoir un ensemble de dispositions susceptibles de satisfaire les besoins variés et changeants de cet élément de notre population.

La solution hospice, si elle offre la sécurité, ne permet guère l’indépendance.  Il faudrait, à proximité de ces centres de soins traditionnels, de petits logements qui permettent une vie plus indépendante aux personnes valides quel que soit leur revenu, et leur assurent des soins quand ces soins leur deviendront nécessaires.  Des centres de petits logements pour personnes âgées, isolées de centres de service et de soins, ont eu des succès relatifs parce qu’ils n’offraient pas de garanties suffisantes de sécurité.

Au-delà des adaptations au titre du mieux-être social des personnes âgées, le vieillissement pose le défi à la profession médicale et à l’organisation des services de la santé de concevoir les ressources médicales adéquates.  L’établissement de l’assurance hospitalisation, en déclenchant le processus de rationalisation du personnel, des équipements spécialisés et des établissements hospitaliers devaient soulever en même temps le besoin de penser et de mettre en place des ressources destinées aux vielles personnes souffrant de maladies chroniques ou autres maladies spécifiques à leur âge.

III. Les responsabilités

Si les modes d’adaptation de notre société à sa nouvelle population âgée se présentent sous des formes multiples, les responsabilités d’initiatives qui s’échelonnent à divers paliers sociaux n’en sont pas moins nombreuses.  Les personnes âgées elles-mêmes, leur entourage familial, les communautés locales avec l’ensemble de leurs institutions religieuses et civiles, bénévoles et professionnelles, les gouvernements, tous ont des rôles essentiels et irremplaçables à jouer dans ce processus d’adaptation dans lequel notre société est engagée.  Pour leur part, les personnes âgées peuvent elles-mêmes contribuer à faire les adaptations nécessaires dans la mesure où elles sont capables d’oublier les rôles appris, mais devenus désuets aujourd’hui, pour en imaginer d’autres plus conformes aux circonstances des temps présents.  Il y a lieu de diffuser les exemples où les personnes âgées ont elles-mêmes fait preuve d’adaptations heureuses aux circonstances de  vie qui leur étaient propres, adaptations dont les effets furent bénéfiques tant pour elles que pour le reste de la communauté.

Tout comme les personnes âgées, l’entourage familial a lui aussi à se redéfinir par rapport aux personnes âgées, et à permettre à ces dernières de remplir des rôles nouveaux auprès de lui.  C’est par ailleurs la famille qui est la plus apte à accroître la  capacité des gens âgés à définir et choisir eux-mêmes les moyens divers de résoudre leurs propres problèmes et à fournir à ces derniers des services variés d’appoint.  La responsabilité des entourages familiaux s’étend encore au développement d’initiatives susceptibles de profiter non seulement à ces personnes âgées mais aux autres dans la communauté.

C’est au niveau de la communauté locale que peut le plus efficacement s’identifier, s’initier et se coordonner, les moyens de résoudre les problèmes communs à l’ensemble des personnes âgées qui y vivent.  Toutes les communautés sont déjà pourvues d’organisations et d’institutions qui servent de point d’attraction aux citoyens désireux d’œuvrer dans le champ de la sécurité et de l’action sociale ou communautaire.  Ce sont nos centres scolaires, paroissiaux, de loisirs, nos organisations municipales, nos institutions hospitalières et de santé.  Ces institutions jouissent déjà d’investissements considérables en locaux, en personnel professionnel et bénévole.  Elles ont fait appel aux meilleures motivations religieuses et civiques.  Il manque peu pour qu’en chaque lieu s’organisent des services avec le concours et au profit de nos citoyens les plus âgés et que nos diverses institutions fassent état de leur conscience sociale.  Là encore les réalisations originales, qui ne manquent pas, devraient être diffusées et servir de modèle ailleurs.

Dans nos centres urbains les plus importants, les conseils d’œuvre et fédérations d’œuvres sociales ont joué un certain rôle d’étude, d’initiation et de concentration des efforts qui pourrait s’étendre aux centres de moindre importance et s’intensifier.  Pour l’ensemble de la province, les intérêts, soucis et besoins des personnes âgées ont pu souffrir de n’être pas trop bien représentés dans le passé.  Cette lacune n’a cependant pas empêché le gouvernement d’assumer de larges responsabilités en faveur des gens âgés du Québec.

L’effort gouvernemental s’est exercé d’abord au plan du maintien d’un certain niveau de revenu des personnes âgées en de ça duquel personne ne devrait se voir contraint de vivre et ce, compte tenu des besoins essentiels de chacun.  Les personnes âgées comme les autres adultes sont capables de pourvoir elles-mêmes à leurs besoins si elles ont des revenus adéquats.  C’est vers cela que l’effort gouvernemental a tendu au cours des années et qui a été réalisé de façon substantielle.

L’effort gouvernemental s’est encore attaché à suppléer aux revenus insuffisants des personnes âgées, quand celles-ci se trouvaient dans le besoin d’être admises dans des institutions capables de leur donner des soins spéciaux requis par leur état.  Ces contributions d’assistance publique permettent à plus de 10,098 personnes âgées de recevoir les soins que nécessite leur état.  Ces gens âgés bénéficient de soins dans plus de 490 établissements de bien-être qui dispensent ainsi des soins de garde à plus de 8,300 personnes âgées considérées comme cas privés.

Le Ministère de la Famille et du Bien-Être social a entrepris de faire un inventaire et une analyse des ressources dont dispose la province pour les soins spéciaux aux personnes âgées.  De concert avec le Ministère de la Santé dans les institutions duquel on retrouve des personnes âgées ayant besoin de soins spéciaux, une nette distinction des responsabilités respectives des deux ministères a été formulée.  Un Centre d’Information et d’Orientation des cas requérant placement, soit dans les hôpitaux soit dans les institutions de bien-être, a été mis sur pied conjointement par les ministères concernés dans la région métropolitaine de Montréal.  Des organisations similaires seront mises en place ailleurs dans la province.  Ces moyens fourniront des indications précieuses sur la nature et le volume des besoins, sur les équipements et le personnel nécessaire dans les institutions sous permis et sur la mise en place de nouvelles institutions.

Enfin le Ministère de la Famille et du Bien-Être social a inauguré un programme de développement de centre de logements et d’hébergement et de soins de garde, pour personnes âgées, à coûts modiques qui tient compte de la variété des besoins de cet important groupe de la population.  Il est nécessaire que de tels centres soient réalisés de la façon la plus économique possible, tant au point de vue de la construction qu’à celui des opérations.  Le programme prévoit que la création de ces nouveaux centres repose sur l’initiative de corporations locales sans buts lucratifs.  Le Ministère assumera la responsabilité de la vérification des besoins pour déterminer la validité du projet, les caractéristiques qu’il devrait avoir en rapport avec les besoins et les priorités de réalisation dans le temps et dans l’espace.  L’article 16-A de la Loi Nationale  sur l’Habitation qui prévoit des prêts élevés à long terme et à des conditions avantageuses facilite singulièrement la mise en place des nouvelles ressources.

Le bien-être social des personnes âgées repose donc à la fois sur l’existence de politiques gouvernementales et sur la conscience et l’initiative des personnes âgées elles-mêmes, de leurs entourages familiaux et des communautés locales dont elles font partie intégrante.

Ministère de la Famille et du Bien-Être social

René Lévesque, Ministre

Novembre 1964

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