Le choc démographique

Deux dates, deux échéances balisent les réflexions du démographe Jacques Légaré. D’abord 2010, qui marquera l’entrée dans la retraite des premiers baby-boomers. Puis 2020, qui verra la population québécoise commencer à décroître. “Il faut que la société québécoise prenne conscience qu’elle se trouve à des tournants de son évolution, martèle-t-il. Si elle veut disparaître, et que le dernier Québécois ferme la lumière derrière lui, très bien. Mais il y a des moyens de la garder ouverte“.

En Occident, l’accroissement actuel de la proportion des personnes âgées est dû notamment à l’allongement de la vie et à la montée en âge des nombreux baby-boomers, mais surtout à la baisse de la fécondité qui a suivi leur naissance et qui a réellement entraîné un retournement de la pyramide démographique.

Au Québec, baby-boom et baby-bust (génération X) ont été parmi les plus importants de la planète. Les statistiques donnent une idée de l’importance du choc : de 80 000 à 90 000 par année au début des années 1940, les naissances bondissent jusqu’à 140 000 par année entre 1956 et 1959 pour retrouver, à la fin des années 1960, leur niveau initial.

C’est cette “boule dans le boa“, explique le démographe Jacques Légaré, professeur émérite à l’Université de Montréal, que la société s’applique toujours à digérer. “Aujourd’hui, les baby-boomers arrivent dans la retraite, pour ne pas dire dans la vieillesse. Ces gens-là vont donc vivre davantage de prestations que de salaires, et il faut s’assurer que le système soit bien alimenté. Graduellement, ils vont aussi devenir plus vulnérables en matière de santé, et de plus en plus de services devront leur être prodigués“.

L’éthique intergénérationnelle

Tout ça, bien entendu, aura un coût. Le défi consistera, estime le démographe, à ne pas le faire entièrement reposer sur les épaules de ceux qui suivent les boomers, qui sont beaucoup moins nombreux. “Étant donné cette disproportion entre les générations, il faut s’assurer, avant que les boomers n’arrivent tous dans la vieillesse, de revoir les structures pour les accueillir en tenant compte, toujours, de cette dimension intergénérationnelle — ce que nous n’avons pas fait dans le passé“.

Pour illustrer ses propos, le professeur donne l’exemple de l’entrée massive des baby-boomers dans le système scolaire. Pour eux, il a fallu construire des écoles, engager des enseignants, des psychologues et des conseillers en orientation, acheter des livres. Ces structures, déplore Jacques Légaré, sont aujourd’hui toujours en place, tout comme celles mises sur pied lors de l’arrivée des boomers sur le marché du travail. Et les générations qui suivent en paient le prix.

“Dans le passé, on a toujours uniquement parlé de solidarité entre les générations. Les personnes âgées étaient nos pères, nos grands-pères, on les aimait, et il fallait les aider. On parlait peu d’équité parce qu’il y avait plein de monde en bas qui pouvait aider ceux plus haut, mais ce n’est plus le cas“. Le professeur lance donc un appel à l’éthique intergénérationnelle. “Il s’agit de trouver un bon dosage entre la solidarité intergénérationnelle, qui est un cri du coeur, et l’équité intergénérationnelle, qui fait qu’on doit être juste entre toutes les générations et qu’il ne doit pas y avoir des générations — ici, je pense particulièrement aux jeunes — trop pénalisées par rapport à d’autres“.

Cette fois, les baby-boomers devront apporter leur contribution afin d’éviter l’équivalent, entre générations, d’une bataille des sexes. Déjà, quelques gestes ont été effectués, applaudit Jacques Légaré. Les cotisations aux régimes de retraite ont été augmentées, et l’épargne retraite individuelle, encouragée. Il faut toutefois aller plus loin, estime le démographe, notamment par la mise sur pied d’une caisse santé. Et rapidement, précise-t-il, de façon à ce que les boomers eux-mêmes y contribuent. “Selon une grande loi économique, quand on veut une vieillesse dorée, ou bien on fait des enfants, ou bien on fait des économies. Ils n’ont pas eu d’enfants : il faut qu’ils fassent des réserves“.

Vers la décroissance

“Personne, les démographes les premiers, ne savait qu’il y aurait un baby-bust aussi important, poursuit-il. Quand le taux de fécondité a commencé à baisser, on parlait de conjoncture, de report de naissances. On croyait que les gens allaient au moins se reproduire, qu’il s’agissait d’un inné collectif. La réalité a montré que ce n’était pas vrai. Vraisemblablement, les couples ne reviendront d’ailleurs pas au remplacement avant un certain temps — et on ne voit pas quand“.

Le but de Jacques Légaré n’est pas de faire la morale aux baby-boomers. Il s’agit plutôt de tenir compte des conséquences de leurs comportements passés sur le présent, afin de préparer l’avenir. Dans les années 2020, d’après les projections, la population québécoise commencera à décroître: d’année en année, l’immigration ne suffit pas à pallier le manque des naissances.

“Certains prétendent que small is beautiful, qu’on va moins consommer et que ce sera bon pour l’environnement — sauf qu’on n’a jamais vu une population décroissante dynamique. Le reste du Canada, les États-Unis, le Mexique, l’Amérique latine sont nos partenaires dans la mondialisation actuelle, mais ce sont des partenaires qui vont nous manger, parce que eux continuent de croître ! D’autre part, va avec la décroissance un vieillissement accéléré, ce qui complique encore les choses. Il faut, comme société, penser dès maintenant à se donner les moyens d’éviter cette décroissance appréhendée, car plus le phénomène va s’ancrer, plus il va être difficile de l’arrêter et de faire repartir la croissance“.

Deux dynamos

Pour le professeur, la solution passe par la relance des deux «dynamos de la croissance des populations» : une fécondité plus élevée et une immigration efficace.

Comment ? Dans le premier cas, grâce à une politique familiale comportant un volet nataliste. Au risque de déclencher une levée de boucliers, Jacques Légaré avance même qu’une aide cohérente à la famille commence par une aide au couple. “Il ne s’agit pas de faire de la vieille morale conservatrice, se défend-il. Simplement, plus on donne au couple les moyens d’être stable, plus on lui donne la chance de bâtir une famille. Quand on interroge les jeunes, en général, ils veulent des enfants. Il faut donc mettre en place des moyens pour que ce désir d’enfants se concrétise. Ça passe par l’emploi, l’aide au logement, la possibilité de prendre des vacances si les deux travaillent, bref, il faut moduler la vie du couple pour lui permettre d’aller vers la famille“.

D’autre part, il faut rendre la vie au Québec attrayante aux yeux des étrangers, éventuels immigrants, mais surtout aux yeux des Québécois eux-mêmes. “À l’immigration internationale, nos modes de gestion ne fonctionnent pas : d’abord, nous n’obtenons pas notre quote-part de l’immigration canadienne, mais, en plus, nous arrivons moins que les autres provinces à retenir nos immigrants“.

Pas question, ici, de nier la liberté de mouvement de quiconque. “Mais on investit beaucoup pour attirer ces gens chez nous : il faudrait peut-être arriver à les convaincre de rester… de même que les Québécois ! Tous les efforts qu’on fait pour attirer des étrangers sont perdus parce que le bouchon n’est pas fermé chez nous : chaque année, il y a davantage de Québécois qui quittent la province que de Canadiens qui viennent s’y installer“. Une opération séduction qui passe, selon lui, par un programme dont le coeur serait de développer les perspectives d’emploi des jeunes.

“Tout ça suppose qu’on va devoir accorder à la démographie beaucoup plus d’importance qu’on ne l’a fait jusqu’à maintenant“, affirme avec humour Jacques Légaré. “Optimiste de nature“, il estime que rien n’est encore perdu pour le Québec, à la condition d’examiner le problème dans son ensemble plutôt que de se concentrer sur l’un de ses aspects : natalité, immigration ou vieillissement de la population.

“Si on peut envoyer un homme sur la Lune, on peut gérer la société vieillissante, assure-t-il. Mais il faut y mettre les moyens : quand on envoie un homme sur la Lune, on les met, les moyens ! Jusqu’à maintenant, la société en consacre plus à protéger les baleines que la population…“

 

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