Le pont entre les générations

Le pont entre les générations, par Jacques Grand’Maison, prêtre et sociologue

L’inquiétant repli sur la vie privée

… Depuis un certain temps plusieurs analystes de divers horizons constatent une tendance à fuir les débats de fond. La conception dominante de la qualité de vie connaît d’étonnantes dérives, telle cette inclination à ne pas faire de vagues, à fuir la lutte, l’engagement, la conviction affirmée trop compromettante. On se protège, on ménage ses arrières. D’aucuns ont vite fait de rattacher ce phénomène de retrait aux nouveaux impératifs de survie, de sauve-qui-peut où chacun consacre toutes ses énergies à surnager ou à maintenir difficilement ses acquis ou son niveau de vie. Certains optimistes comme Touraine, anticipent un prochain rebond de la conscience politique et citoyenne, alors que John Saul souligne plutôt les énormes obstacles et apories qui bloquent une véritable inscription de citoyen dans la cité comme sujet, acteur, interprète et décideur. Ce que plusieurs de nos interviewés disaient en termes très simples :  » Je ne comprends plus ce qui se passe, je me sens impuissant « .

On peut se demander si la récente menace de l’effondrement mondial de l’économie n’accentuera pas cette implosion de la conscience et cette inhibition sociale et politique. À cela s’ajoutent des modes psychologiques ou religieuses du genre « lâcher prise », modes fort répandues qui confortent et légitiment bien des replis sur la vie privée et des décrochages de tous ordres.

Durant la période de relative prospérité que nous avons connue, nous n’avons pas fait de choix collectifs exigeants et douloureux. Un besoin, un service. Voilà que, contre toute attente, nous avons à y faire face maintenant sur plusieurs fronts à la fois. Les sociétés, les peuples, les générations qui ont su traverser de très rudes épreuves avaient un fort tonus de conscience pour ne pas lâcher prise et foncer dans l’avenir. À tort ou à raison je soutiens que si nous ne nous ramassons pas comme société dans de nouvelles et fortes solidarités avec les inévitables débats de fond et conflits, nous risquons peut-être de prendre la pire débarque de notre histoire. Une société démographiquement vieillissante pourrait bien le devenir davantage psychologiquement, socialement, politiquement, culturellement et moralement. Et si en plus de cela, on envoie à la génération montante le message de ne pas faire de vagues, de rester tranquille, de survivre chacun dans son coin, on complétera la boucle du cercle vicieux de l’impuissance.

Qu’est-ce qu’une société où la retraite devient la figure emblématique de l’atteinte du bonheur, au moment où tant de jeunes s’inquiètent profondément de leur avenir et ont peine à s’inscrire individuellement et collectivement dans la société ?…

… Peu à peu souverainement s’accentue un drame humain d’une profondeur morale et spirituelle dont nous prenons trop peu la mesure, à savoir une logique de mort qui l’emporte sur une logique de vie. Le thanatos sur l’éros. Le haut taux de suicide n’en est que la pointe de l’iceberg. À ce chapitre il faut avoir peu de conscience historique et politique, peu de conscience tout court, pour ne pas soupçonner la gravité du fait que tant de jeunes adultes n’aient pas les conditions minimales pour avoir des enfants, cet ancrage sérieux pour bien se planter dans la vie et développer une capacité d’engagement à long terme. Le chômage des jeunes, leur précarité financière ne peuvent être livrés à de courtes et froides considérations statistiques, comptables ou administratives, ou même à de vagues considérations de morale ou de choix de valeurs. Ce sont les assises mêmes des projets de vie les plus cruciaux et de l’avenir de la société qui sont compromises pour longtemps, très longtemps. Ce n’est pas là un problème parmi d’autres, mais un défi capital pour l’ensemble de la collectivité…

… Comment ne pas accueillir positivement l’émergence de nouveaux leaderships, d’un nouveau militantisme, de nouveaux regroupements plus larges des force vives dans la génération montante ? Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer quand j’ai lu un critique qui ramenait ce nouvel élan à un néo-corporatisme. À ce que je sache le corporatisme tient de ces groupes monopolistiques qui ont le pouvoir d’imposer leur intérêts privés à toute la société. C’est bien loin d’être le cas, bien loin aussi du poids démographique et politique du fort contingent de jeunes dans les années 60’, dans un contexte d’une relative prospérité et d’un souci collectif d’avenir qui nous soulevait à ce moment-là.

… À tort ou à raison, je pense qu’un des plus graves problèmes de notre société ne se loge pas chez les enfants ou chez les adolescents, mais chez ces trop nombreux pseudo-adultes  » adolescents « , non seulement dans leur propre vie, mais aussi dans leurs rapports avec les jeunes. Si en plus de cela on retarde de plus en plus l’accès à des responsabilités d’adultes, on brise à sa racine toutes les dynamiques de maturité psychologique, sociale, culturelle, morale et politique.

Il y a ici bien des enjeux connexes qui révèlent la pauvreté de notre philosophie sociale. Par exemple, c’est une illusion de penser que la majorité des jeunes vont tenir le coup d’une scolarisation prolongée telle que l’exige la société d’aujourd’hui et encore plus celle de demain, sans des responsabilités où ils se sentent utiles à la société, sans des politiques qui leur permettent d’être individuellement et collectivement des citoyens acteurs dans la cité et ses institutions, sans un message clair que nous avons besoin d’eux. Pensons aux profonds déséquilibres démographiques dans plusieurs institutions et milieux de travail où il n’y a qu’une petite minorité de jeunes en bas de trente ans. Ce déséquilibre démographique est porteur d’effets pervers de long terme, particulièrement au chapitre des transmissions de tous ordres : mémoire institutionnelle, expérience et expertise. Je reviendrai sur ce point…

… À cause de la longévité, ce ne sont plus deux ou trois générations qui sont contemporaines, mais quatre ou cinq. Je pense, par exemple, à la génération  » sandwich  » de la fin de la quarantaine et de la cinquantaine qui a parfois de lourdes tâches face à quatre générations : leurs enfants et petits-enfants, leurs propres parents et même un ou deux grands-parents.

Et que dire de cette vaste cohorte d’aînées retraitées de 55 à 75 ans, en relative bonne santé et porteurs d’expériences et d’expertises inestimables ? Il serait dommage que la plupart se comportent comme des rentiers décrochés de toutes responsabilisés sociales de citoyens. Quand nous avons présenté des scénarios de retraite progressive, nous avons entendu dix, vingt raisons critiques pour écarter de tels projets, sans un consentement à un examen sérieux des avantages et des enjeux profonds et positifs d’une telle politique pour des communautés de travail plus saines et des institutions plus dynamiques à long terme, et surtout pour les inestimables fonctions de transmission intergénérationnelle…

…La même logique se prolonge dans le discrédit des repères sociaux, l’un après l’autre, surtout ceux qui ouvrent sur une durée qui dépasse les échanges ponctuels.

L’anthropologue Georges Balandier nous rappelle que les rapports de sexes et de générations sont des infrastructures culturelles plus profondes que celles des autres rapports sociaux ! À ceux qui nous disent que la question de l’équité générationnelle occulte celle des classes sociales, on pourrait poser cette question : qu’est-ce qui serait arrivé si on avait bloqué la légitime lutte des femmes pour l’égalité sous prétexte qu’elles masquaient ainsi la juste perception ?…

… Diable, est-il encore permis de penser et d’agir à long terme et de mieux conjuguer l’avenir au présent ?Aux aînés j’ai le goût de dire avec Erikson : nous sommes ce qui nous survit, et aux jeunes concertez-vous un peu plus et peu mieux comme acteurs sociaux pour vous donner un poids politique. Comme dans le cas des vieux, vous n’êtes pas qu’un charge dans la société. Celle-ci a besoin de vous, de vos apports neufs, y compris de votre idéalisme chargé d’espérance entreprenante…

Si l’expérience du travail elle-même est de plus en plus “désinstituée“, qui au nom du travail individuel autonome, qui au nom de stratégies de rationalisation sans mémoire ni projets communs, qui au nom de petits contrats qui empêchent tout sentiment d’appartenance, de loyauté et de solidarité institutionnelles, avec ces pratiques nous n’irons pas loin comme société et comme collectivité. Encore pour longtemps le travail restera un lieu majeur du lien social et de la construction de la cité. L’empire romain s’est écroulé quand on tout misé sur le pain et les jeux. Ce forum qui remet le focus sur les enjeux de travail veut contrer la vieille utopie récurrente qui proclame la  » fin du travail  » pour reprendre une expression des esprits dit postmodernes. S’il est un terrain où l’on ne saurait démissionner, c’est bien celui-ci. D’où l’intérêt de ce forum.

Je termine par cette question qui me brûle le cœur, l’esprit et l’âme, et qui traverse cet exposé de part en part : est-il encore permis de penser et d’agir à long terme dans notre société et dans nos itinéraires de vie, de travail ? À quoi bon une longévité accrue si nous ne savons plus inscrire dans le temps même nos amours et nos projets les plus chers !

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