Les vieux, on en fait quoi? *

Par Guy Taillefer **– Le 26 novembre 2012 

New Delhi — Avoir un fils en Inde, comme ailleurs en Asie, c’est traditionnellement la garantie pour les parents qu’ils auront quelqu’un dans leurs vieux jours pour leur assurer un toit et subvenir à leurs besoins. Et par ailleurs pour l’État le prétexte idéal pour ne pas avoir à se préoccuper du sort des personnes âgées… Autour du fils aîné – et de l’épouse qui viendra vivre avec sa belle-famille – s’articule le principe de solidarité familiale et intergénérationnelle qui continue d’avoir un poids énorme dans l’organisation, patriarcale, de la société indienne. Les Indiens ont une dent contre la culture occidentale pour la façon dont ils jugent qu’elle « abandonne » ses vieux à eux-mêmes. « On n’entasse pas nos personnes âgées dans des résidences comme chez vous, m’a déjà accusé, péremptoire, l’activiste Madhu Kishwar, du vénérable Centre for the Study of Developing Societies (CSDS) de Delhi. Ils restent avec nous à la maison, on prend soin d’eux ! »

Ah oui ?

Voici une femme qui, dans les années 1980, était considérée comme une pionnière du féminisme indien. Elle demeure fervente militante des droits des femmes, surtout des milieux pauvres, mais elle est aujourd’hui en réaction épidermique contre l’étiquette féministe dans la mesure où, dit-elle, cela érige en valeur souveraine la modernité occidentale et son credo individualiste. Elle en a assez, par exemple, d’entendre la gent féministe dire que la « joint family » n’est pour la femme indienne qu’une épouvantable prison patriarcale. Oui, mais…

Chose certaine, Mme Kishwar – une femme de 57 ans qui, sacrilège ! ne s’est jamais mariée – incarne admirablement bien le choc des valeurs conservatrices et progressistes qui agite l’Inde contemporaine.

En Inde, la famille « élargie » est une véritable PME. Sous le même toit, vivent typiquement trois générations – parents, fils, épouses, filles non mariées, progéniture… Si c’est encore la norme, il reste qu’un nombre croissant d’Indiens âgés vivent seuls et que la tendance s’amplifie, corrige Harsh Mander, directeur du Centre for Equity Studies. « Les fractures qui apparaissent dans le système de la famille élargie, les migrations urbaines, la pénurie de logements dans les villes et le développement de toutes sortes de comportements sociaux plus individualistes font que l’on assiste à une brusque érosion des solidarités familiales à l’égard des personnes âgées. » En milieu rural, raconte M. Mander, le chef de famille pauvre avait d’habitude tendance à partir seul pour la ville pour se trouver du travail. Aujourd’hui, de plus en plus, il part avec sa femme et ses enfants, en abandonnant sans ressources ses parents, qui n’ont plus d’autre choix que de mendier ou de crever.

En fait, c’est une réalité que le discours social ambiant ignore complètement. Selon le Fonds des Nations unies pour la population, environ le cinquième des Indiens âgés, que ce soit en ville ou dans les villages, vivent seuls ou avec leur conjoint, sans le secours de leurs enfants. Cette proportion atteindrait 45 % dans un État comme le Tamil Nadu. « La culture indienne a toujours valorisé ses aînés pour leur sagesse et leur expérience, mais c’est de moins en moins vrai. Aujourd’hui, c’est l’obsession de la croissance économique ; l’individu n’a de valeur que s’il produit et consomme. Dans ce scénario-là, les vieux constituent de plus en plus un fardeau. »

Il y a deux ans, l’Economist Intelligence Unit avait fait une étude comparative morbidement intitulée « Quality of Death » – commanditée par Lien Foundation, une organisation philanthropique de Singapour – sur l’accès à des soins palliatifs et de fin de vie dans 40 pays développés et émergents. Le Royaume-Uni arrivait premier, le Canada et les États-Unis 9e, sur un pied d’égalité, la Chine 37e… L’Inde ? Dernière.

Il n’existe pas, on s’en doutait, de régime de retraite universel en Inde. Et ses dirigeants politiques ne donnent aucunement l’impression d’avoir l’intention d’y voir. Le gouvernement verse 400 roupies (environ 8 dollars) par mois aux citoyens de plus de 60 ans vivant sous le seuil de pauvreté. La distribution de ces sommes est toutefois très inadéquate. Les retraités de la fonction publique et du secteur organisé sont relativement choyés : ils touchent en pension de retraite la moitié à peu près de ce qu’ils encaissaient en salaire. Ce secteur organisé n’embauche toutefois que 7 % d’une population active d’environ 450 millions de personnes. C’est l’économie informelle qui donne du travail à la très grande majorité des gens. Ces travailleurs-là n’ont aucun revenu garanti de retraite.

L’été dernier, 3000 personnes âgées ont marché sous la chaleur suffocante de Delhi pour réclamer la création d’un régime de retraite public qui leur garantirait un revenu mensuel plus ou moins équivalent au salaire minimum. M. Mander, un ancien fonctionnaire, calcule qu’un tel régime coûterait à l’État environ 36 milliards de dollars par année. C’est un peu moins que le budget de la Défense – 40 milliards en 2012-2013, en hausse de 17 %.

Sources

* http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/364864/les-vieux-on-en-fait-quoi

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/guy-taillefer

 

 

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