Mon printemps (mis)érables *

Par Lise Payette ** – 3 mai 2013

Le 3 octobre 2012, vous le savez sans doute déjà, je suis tombée bêtement sur un trottoir de la rue Sherbrooke Est, en sortant d’une visite sans histoire chez ma docteure de famille. Je me suis remise debout pensant m’être fait une entorse à la cheville droite. Hélas, c’était plutôt une triple fracture. À l’hôpital où j’ai fini par aboutir, on m’a fait un plâtre en me recommandant fortement de ne pas marcher dessus, car il n’était pas prévu pour cet usage. Résultat : pratiquement 6 semaines au lit à attendre le moment de retirer le plâtre, dans une maison dite de convalescence où il n’y avait aucun soin prévu pour un cas comme le mien. Pendant toutes ces semaines, la vieille dame que je suis perd des forces et j’ai vite l’impression d’entrer dans un tunnel qui va se rapetissant chaque jour. Puis, à force de volonté, j’arrive au jour de libération du plâtre et je rentre chez moi, pour constater que je ne peux pas marcher, que je n’ai plus la force nécessaire pour me tenir debout, et c’est le début de la descente aux enfers.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Pour vous expliquer mon absence. Mais aussi pour plaider la cause de vos aînés dont j’ai partagé la vie quotidienne au cours d’un peu plus des deux derniers mois qui ont mené à mon retour à la maison d’abord et au Devoir aujourd’hui.

J’ai été soignée à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal parmi les autres malades, dont un trop grand nombre sont atteints de la maladie d’Alzheimer et dont les yeux vides vous arrachent les larmes chaque fois que vous essayez de les rejoindre au milieu de leurs souvenirs qui sont éteints.

J’ai vu travailler des membres du personnel capables de tendresse et de patience, alors que d’autres ont choisi de ne plus voir la souffrance en face et continuent de faire comme si l’être humain qui leur est confié était déjà mort. J’ai surtout vu la différence entre ceux qui ont des visiteurs qui viennent les dorloter et ceux qui n’ont plus aucun contact avec leur famille ou leurs amis.

J’ai travaillé très fort pour retrouver de la force physique avec les ergothérapeutes et les physiothérapeutes. En quelques semaines j’ai recommencé à marcher et je faisais la joie de ces femmes si extraordinaires de patience et de motivation qui vous remettent sur pied avec le sourire en vous laissant toujours l’espoir de retrouver ce que vous étiez « avant ». Il est évident que si vous avez toute votre tête, vous avez plus de chance d’y arriver… J’ai fait bien attention d’occuper ma tête en lisant, en restant dans la parade, en suivant les événements qui meublent nos journées, et je sais tout du comportement du gouvernement d’Ottawa ces derniers mois, des révélations ahurissantes de la commission Charbonneau, du travail colossal du gouvernement Marois malgré son évidente difficulté à remettre de l’ordre dans les affaires du Québec, de l’infini cynisme des citoyens face à ceux qui prétendent les diriger, du mouvement «de la rue» qui n’est pas occupée par les étudiants cette année, mais par les travailleurs qu’on étouffe pour les faire taire. Les acteurs changent, mais on joue toujours dans la même pièce…

En août prochain, j’aurai 82 ans. J’ai eu le temps au cours des 8 derniers mois de faire le tour de ce qu’a été ma vie. Il s’en trouvera sans doute parmi vous pour dire que j’ai raté une belle porte de sortie… Il se peut que vous ayez raison. Mais je suis toujours là, et j’ai bien l’intention de ne pas gaspiller le temps qu’il me reste à vivre.

J’ai l’intention de faire tout en mon pouvoir pour venir en aide aux personnes qui traversent une vieillesse sans tendresse et sans espoir. Il ne faut pas seulement de l’argent, il faut de l’amour et infiniment de respect. Je continuerai de vous en parler comme je vous parlerai de cette société qui est la nôtre et qui tourne avec le vent sans jamais remettre ses choix en question.

Je finirai bien par mourir. C’est inévitable. Mais tant que je saurai écrire, que je saurai penser, vous serez bien obligés de m’endurer.

Mon souhait le plus fort serait que le moment venu, je puisse mourir sans souffrance, au moment choisi… et quant à faire, dans mon pays, le Québec. Ce choix ne bougera plus. Il y a longtemps que je ne me sens plus Canadienne et il m’arrive de penser que je ne l’ai jamais été.

Voilà. Je tiens à vous dire que je suis heureuse d’être vivante et heureuse de vous retrouver. Et surtout, que je vais bien. Merci à tous ceux et celles qui m’ont aidée.

Sources

* http://www.ledevoir.com/societe/sante/377243/mon-printemps-mis-erable

* http://www.ledevoir.com/

** http://www.ledevoir.com/auteur/lise-payette

** http://fr.wikipedia.org/wiki/Lise_Payette

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