Nés sous Giscard ou Pompidou: c’est quoi, la génération X? *

Par Joséphine Lebard ** – 7 décembre 2013

Sébastien, Camille et Clément sont la génération X, celle pour qui le divorce est normal, qui est jalouse des baby-boomers et qui a un rapport fuyant au travail. Paroles croisées.

Pour certains spécialistes, ils sont nés entre 1961 et 1981. D’autres parlent de la période 1965-1984 pour définir la génération X.

C’est comme si un flou continuait à entourer le destin des enfants des baby-boomers : en Amérique du Nord, les sociologues les ont étudiés, mais en France, la recherche et les médias sont plus réservés, préférant s’intéresser à la génération Y, celle des digital natives, qui ont grandi avec le Web.

Le roman culte de Douglas Coupland, « Génération X », paru en 1991, proposait pourtant une base intéressante.

L’écrivain canadien y dressait le portrait croisé de trois personnages en prise avec des angoisses existentielles que leurs parents ne connaissaient pas. J’ai soumis les idées clés du livre à trois « X » français.

1 - Les parents s’en sortaient mieux

La vie était-elle plus facile avant, dans l’euphorie économique des Trente Glorieuses et avec un ascenseur social qui fonctionne ? Malgré la crise et le chômage de masse, nos témoins sont plutôt nuancés.

Sébastien. “Quand je vois les photos de mes parents plus jeunes, je me dis que leur vie avait l’air vraiment cool. Ce sont des enfants des Trente Glorieuses, leur situation était prospère. Ils ont connu la success-story typique de la PME de ces années-là. Et en même temps, avec le second choc pétrolier, ils ont bien morflé… “

Camille. “Pas faux. Nos parents évoluaient dans un monde qui sortait de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y avait pas de chômage et ils avaient cette mission intrinsèque de reconstruire le pays.

Contrairement à nous, ils n’ont pas connu cette forme de désœuvrement. Il n’y avait pas de place pour le doute non plus, l’individu prenait moins de place. Alors que nous… La moindre pub pour un yaourt ou un soda t’invite à t’écouter, à être toi-même. En fait, j’ai l’impression que notre génération est bien encombrée d’elle-même… “

Clément. “Je n’ai jamais su combien mes parents gagnaient. Ma mère bougeait de job en job. Elle a tour à tour été visiteuse médicale, gérante d’un snack, vendeuse de machines à jus de fruits devant les Galeries Lafayette… Mon père, lui, était agent de maîtrise dans une usine. Il faisait les trois huit. Tous les deux ne gagnaient pas des mille et des cents et je ne les ai jamais sentis épanouis dans leur travail. Donc, en ce qui me concerne, non, mes parents ne s’en sortaient pas mieux… “

CAMILLE, 34 ANS, AUTEURE ET COMÉDIENNE

Camille a grandi et vit à Paris. Elle a suivi des études de lettres (hypokhâgne, khâgne et maîtrise) ; Auteure et comédienne, elle a co-écrit et joue dans le film « Les Gazelles », de Mona Achache. Elle prépare aussi une pièce de théâtre, « Né sous Giscard ». Elle gagne entre 3 000 euros et 4 000 euros.

Parmi les œuvres culturelles qui ont marqué son enfance, elle cite les dessins animés « Catseyes » et « Rémi sans famille », les séries américaines « Sauvés par le gong » et « Un toit pour dix », mais aussi « La Liste de Schindler », le film de Steven Spielberg sur l’Holocauste (« je devais être en cinquième ou en quatrième, ça m’a fait un gros gros choc »).

2 - Les baby-boomers, on leur en veut

Jalouser la richesse matérielle et la sécurité à long terme accumulées par les aînés de la génération du baby-boom. Ceux qui ont eu la chance de naître au bon moment : selon Coupland, les X éprouvent « la haine du boomer ».

Sébastien. « Non, je n’ai pas de haine, d’autant que les boomers nous ont légué un capital qui n’est pas neutre, avec notamment les évolutions qui ont découlé de Mai 68. Mais oui, ils ont fait la fête toute la nuit, une soirée de dingue, un truc unique. Et nous on arrive le lendemain matin, le ménage n’a pas été fait. Ils nous ont laissé tout le bordel. Ils ont du passer un pur moment. Tant mieux pour eux. Même si ça me fait un peu chier de me taper le rangement… »

Camille. « Les boomers me donnent l’impression d’être nés au bon endroit, au bon moment. Ils ont connu des changements sociétaux et politiques importants. Nous, on a eu quoi ? La révolution… technologique. On se traîne la sensation de vivre dans une époque médiocre. Ça me semble d’autant plus vrai dans le milieu artistique.

Après la Nouvelle Vague ou le Living Theater, est-ce qu’il y a encore des choses à inventer ? Ils te donnent le sentiment que tout a été déjà fait. Pour autant, je ne parlerais pas de haine. Plutôt de l’aigreur. Ce sont eux qui ont picolé et nous qui nous prenons leur gueule de bois… »

Clément. « Oui, en un sens, j’ai la haine du boomer. Si j’étais né dix ans avant, j’aurais pu profiter d’un meilleur poste, jouir d’un marché du travail plus souple, gravir plus facilement les echelons. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que les individus sont jetables. Je ne dis pas que le salariat me fait forcément rêver, mais, à choisir, j’aurais aimé bénéficier d’une plus grande stabilité professionnelle. »

SÉBASTIEN, 42 ANS, EN RECHERCHE D’EMPLOI

Né sous Pompidou, Sébastien a grandi à Amiens et vit aujourd’hui à Paris. Il a obtenu un DESS logement‑urbanisme. Ses revenus s’élèvent à 2 000 euros par mois, « 4 000 euros bientôt » espère-t-il.

Parmi les œuvres qui ont marqué son enfance et son adolescence, Sébastien cite des séries télévisées comme « Les Mystères de l’Ouest », « Cosmos 99 » ou « Drôles de dames » et des dessins animés (« Il était une fois l’homme », « Albator », « Capitaine Flam » (« évidemment »).

Au rayon films : « The Day After », « La Nuit des vers géants », « Chantons sous la pluie » et « La Soupe aux canards ».

Côté bouquins : « Le Grand Livre de la paix », « Une prière pour Owen », « Les Six Compagnons » et « San‑Antonio ».

3 - C’est normal de divorcer

Si un mariage ne marche pas, ce n’est pas grave, parce qu’on peut divorcer. Comment les « X », qui ont fait leur éducation sentimentale à l’ombre du sida, vivent-ils avec ce postulat que leurs aînés leur ont imposé ?

Sébastien. « Quand mes parents ont divorcé, j’avais 22 ans. Au lycée, tous les potes de ma bande étaient issus de couples déjà séparés. Ça n’a donc pas été un choc. Aujourd’hui, je suis marié, j’ai deux enfants. Si tu t’es mis avec quelqu’un sur des bases saines, au moment où ça ne va pas, tu te bats. Pour moi, le divorce serait un échec. Il y a une idée de revanche sur la génération de nos parents, mais ce n’est pas une question de morale. C’est plutôt : les temps sont durs, on connaît la crise, alors ce qu’on a construit, ce qu’on a, on va tout faire pour le garder. »

Camille. « J’ai l’impression que pour notre génération, la notion de choix est essentielle et centrale. Nous devons constamment nous poser la question du bonheur : non seulement le tien mais aussi celui des tiens, de ton couple, de ta famille… Alors oui, tu peux choisir de refaire ta vie. D’ailleurs, actuellement, c’est celui qui “choisit” qui est considéré comme fort aux yeux de la société. Mais c’est super dur de faire des choix. A tout prendre, j’aurais préféré faire partie de la génération qui lutte pour acquérir des droits que de celle qui se doit de les utiliser… »

Clément. « Mes parents ont divorcé quand j’avais 6-7 ans, je ne me souviens plus exactement. Je crois qu’ils se sont mariés pour de mauvaises raisons : ma mère était mineure, c’était la seule façon pour elle de fuir la cellule familiale. Aujourd’hui, je suis moi-même marié – celle qui est devenue ma femme y tenait – et j’ai un enfant. La question du divorce ne se pose pas. Mais si tel était le cas un jour, je ne pense pas que ce serait “facile”. Sur le plan administratif, oui, ça l’est sans doute plus qu’avant. Mais pas sur le plan psychologique : ça reste un traumatisme. »

CLÉMENT, 44 ANS, PROGRAMMEUR

Né sous Pompidou, Clément a grandi « autour de Lyon, Clermont-Ferrand, Nîmes, Nice » et vit à Noisy‑le‑Sec. Il n’a pas fait d’études ayant quitté l’école à 16 ans job. Programmeur, ses revenus oscillent beaucoup, en moyenne 2 000 euros à 2 500 euros par mois.

Quand on lui demande quelles séries télé ont marqué sa jeunesse, Clément cite « Les Mystères de l’Ouest » et « La Quatrième dimension ». Côté dessin animé, il aimait « Albator », « Goldorak » ou « Candy ». Au cinéma,
il se souvient de « Mon nom est Personne », de Blade Runner et de « Breakfast club ».

Dans sa bibliothèque, il y avait « Danse macabre », « Des mules et des hommes », « La Naissance de la télévision selon le Bouddha », « des années » de « Pif Gadget » et du « Journal de Spirou ».

4 - Des amitiés fusionnelles façon « Friends »

Être capable de développer une relation de complicité avec un membre du sexe opposé, au point d’en faire un « double platonique » : ce serait l’une des caractéristiques des amitiés entre X, capables de mettre la gaudriole de côté.

Sébastien. « Mes parents avaient des amitiés “rotarystes”. On sortait exclusivement entre couples. Mon père n’avait pas de meilleure amie fille. Moi oui. C’est une évidence, cela me semble naturel. Je peux me faire des sorties sans ma femme avec des copines filles. Même si notre vie conjugale est riche, nous pouvons avoir des vies sociales autonomes et qui, pour autant, ne sont pas secrètes. On ne raisonne plus aujourd’hui de façon binaire : un couple-un couple, une fille-une fille. Et ces relations multilatérales ont permis un éclatement des possibilités amicales. »

Camille. « C’est tellement ma vie, ça… J’ai effectivement des amis garçons avec qui il y a zéro ambiguïté. Ce n’est quand même pas un hasard si Friends est une série emblématique des X… Avant, l’entité de base, c’était le couple. Désormais, c’est l’individu. Donc il est tout à fait possible d’avoir une relation homme-femme asexuée puisque l’individu a pris le dessus. Pour notre génération, tout a une fonction. On doit remplir la case amour, la case amitié. Il faut avoir un “meilleur ami”, appartenir à une “bande”. Si tel n’est pas le cas, c’est presque louche… »

Clément. « Au départ, il me semble qu’entre une fille et un garçon, la question du cul est toujours présente. Après, on passe outre ou non. Mais c’est vrai que mes amitiés les plus fortes ont toujours été avec des filles. C’est peut-être un effet de la digestion de Mai 68. Plus qu’une libération sexuelle, peut-être que ce qui s’est joué, c’est une libération sentimentale… »

5 - La nostalgie obligatoire

Obliger toute une génération à se souvenir d’une époque qu’ils n’ont pas connue : c’est ce que la publicité et les médias feraient subir aux X, qu’ils s’agissent du formica des années 50 ou des utopies révolutionnaires des années 60.

Sébastien. « En ce qui me concerne, cette nostalgie n’a pas un ancrage social mais plutôt familial. J’ai grandi dans un village où résidait toute ma famille et notamment toute une bande de cousins plus âgés que moi d’une bonne dizaine d’années. Les parties de pêche à l’étang d’à côté, les voyages au Canada ou en Israël… Ils se racontaient une légende familiale à laquelle je n’avais pas participé mais qui ont alimenté ma boîte à fantasmes. Je regrette de ne pas avoir ces souvenirs-là. »

Camille. « On nous conditionne pour regretter l’enfance. Ou bien des époques que nous n’avons pas connues. Il suffit de constater le succès du vintage ou de séries comme Mad Men. Au lycée, tu t’habillais soit en neo-bab soit en gothique, donc en t’inscrivant dans une époque antérieure à la tienne. Je n’ai plus l’impression que ce soit le cas des ados aujourd’hui… La nostalgie m’apparaît comme le terreau du capitalisme. Pour être combatif, il faut être dans l’envie du futur. Nous, nous ne faisons que «revisiter« . Comme si nous étions en phase de digestion, en pleine sieste ! Nous sommes trop dans la tiédeur. »

Clément. « Cette définition ne m’évoque pas grand chose parce que je ne me suis jamais senti »obligé« à quoi que ce soit. Mes parents ne me parlaient pas beaucoup, donc je ne sais pas ce qu’ils faisaient étant jeunes. Il n’y a pas de regret d’un quelconque âge d’or de ce côté-là. En revanche, ce qui me frappe, c’est que j’ai été élevé dans une sorte de nostalgie quasiment instantanée : le formica, le plastique, les sous-pulls en nylon sont très vite devenus iconiques, identifiés comme les marqueurs de l’époque. Les années 50 et 60 étaient celles des idées. Nous, nous avons grandi dans les années des objets. »

6 - Un rapport fuyant au travail

Le X typique serait tenté de prendre un boulot largement en dessous de ses capacités ou de son niveau d’études. Objectif : se soustraire aux responsabilités des adultes, mais aussi éviter l’échec éventuel dans sa vraie vocation.

Sébastien. « Je suis actuellement en recherche d’emploi. Je vois passer des postes de directeur général et je n’y vais pas, pensant que je n’ai pas les compétences. En septembre, j’ai postulé à un job où je n’ai finalement pas été pris. C’était la première fois que j’essuyais un refus. Et j’ai réalisé que c’était parce que je n’avais jamais pris le risque de me mettre en situation d’échec. Mes parents étaient des forçats du boulot et moi je ne veux pas d’un job qui me bouffe au-delà du temps de travail. Je ne veux pas que mes ambitions se réalisent au détriment de ma qualité de vie personnelle. »

Camille. « C’est quelque chose que je constate beaucoup autour de moi, cette forme de dilettantisme. Les X ne connaissent pas l’échec parce qu’ils ne s’investissent pas. Tant que tu fais les choses de façon velléitaire et dilettante, tu ne risques pas de te prendre un mur. Notre génération préfère la lapidation au choc frontal : des petits désagréments qui font un peu mal au quotidien, qui, pierre après pierre, sont un peu relous. Mais qui te permettent quand même de rester dans une certaine zone de confort. Nous avons vu les soixante-huitards se transformer en patron. Alors à quoi bon essayer
de changer les choses ? »

Clément. « J’ai le sentiment que s’ils pouvaient, la majorité des gens de ma génération se passeraient bien de bosser. Le travail se rapproche de plus en plus de son sens étymologique, »tripalium« , la torture. Même si ton job te plaît,
les rapports hiérarchiques, les problèmes d’ego et le sentiment d’être managé par des incompétents rendent tout cela pesant. Je comprends ce que veut dire Coupland avec cette notion, qu’il appelle »zone profession« . C’est une facilité à laquelle je pourrais céder, ùais je n’en ai même pas les moyens : parce que je n’ai aucun diplôme, je ne pourrais pas, de toute façon, me fondre dans le monde de l’entreprise. »

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Sources

* http://www.rue89.com/2013/12/07/nes-sous-giscard-pompidou-cest-quoi-generation-x-248178

* http://rue89.nouvelobs.com/

** http://riverains.rue89.com/josephine-lebard

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